Entrepreneuriat social : et si, au lieu de changer l’entreprise, on changeait les entrepreneurs ?

Pour changer le monde, changeons aussi les entrepreneurs !

Benjamin Blavier L'oeil de l'expert Actu - 07 octobre 2015

Pour changer le monde, changeons aussi les entrepreneurs !

Nous sommes nombreux à vouloir une entreprise différente, où la valeur ajoutée ne se mesure pas (seulement) à l’aune des profits générés. Dans l’entrepreneuriat social, mais aussi dans les entreprises classiques, beaucoup cherchent, inventent, promeuvent ces nouvelles manières d’entreprendre.

Cependant, un constat doit être fait. Celles et ceux qui veulent cette entreprise différente, comme celles et ceux qui ne s’y intéressent pas, se ressemblent. Certes, les dirigeants et cadres de l’entrepreneuriat social ont des valeurs et de la personnalité, mais ils partagent aussi un point commun avec leurs homologues plus traditionnels : ils sont bien souvent issus des mêmes milieux sociaux et des mêmes formations.

La reproduction sociale des équipes dirigeantes des entreprises, sociales ou non, est un phénomène bien installé. Partout dans le monde, et la France n’y échappe pas, l’ascenseur social se grippe. Votre destin scolaire et professionnel est intimement lié à votre origine sociale. Pour les jeunes issus de milieux populaires, l’accès, avec succès, aux plus hautes responsabilités entrepreneuriales relève du parcours d’embûches, plus que pour d’autres jeunes mieux nés et mieux accompagnés.

Comment espérer changer l’entreprise si l’on ne permet pas à tout le monde d’avoir sa chance ?

Pourtant, comment espérer changer l’entreprise si l’on ne permet pas à tout le monde d’avoir sa chance ? si l’on ne va pas chercher les talents représentatifs de toutes les composantes de notre société, en particulier parmi les plus « défavorisés » que nous prétendons vouloir soutenir ?

Nous nous sommes posé cette question il y a dix ans, avec la création de Passeport Avenir en 2005. Nous voulions permettre à des jeunes issus de milieux populaires d’intégrer le monde de l’entreprise pour devenir, demain, des dirigeants et managers, soit parce qu’ils auront créé leur activité, soit parce qu’ils parviendront à grimper les échelons hiérarchiques.

Pour y parvenir, nous avons choisi une méthode. Pas un outil numérique révolutionnaire, ni une idée décoiffante, juste un principe, vieux et simple, dont la portée est sous-estimée dans notre actualité où la peur et le repli sur soi font des ravages : celui de faire se rencontrer les mondes.

Faire se rencontrer les mondes

Notre métier consiste en effet à mobiliser des volontaires, issus du monde de l’entreprise. En accord avec les enseignants, dans des écoles et des filières où se retrouvent concentrés des jeunes issus de milieux populaires, nous leur confions pour mission de rencontrer et d’accompagner des jeunes durant tout leur parcours d’études, jusqu’à leur intégration professionnelle.

Cet accompagnement – ce mentorat, ou tutorat – est notre outil de travail, nous manions l’art de créer des rencontres improbables, qui n’auraient sans doute jamais eu lieu, entre des jeunes qui ne savent pas vers quel avenir se projeter et des salariés volontaires.

Nous intervenons dès le lycée, car la première marche à gravir est celle du diplôme. Tous n’ont pas la même valeur sur le marché de l’emploi. Certains, obtenus après des formations longues sélectives des Grandes Ecoles ou d’Universités prisées des entreprises, permettent de se préparer à l’entrepreneuriat ou d’intégrer le monde professionnel directement dans des fonctions d’encadrement, avec des solides perspectives d’évolution.

Beaucoup d’élèves issus de milieux populaires, et pas seulement ceux qui suivent les filières d’enseignement général, peuvent accéder ces formations d’enseignement supérieur, à condition de bénéficier de l’accompagnement que nous proposons et que l’Ecole ne peut pas, aujourd’hui, fournir à tous.

Dans les lycées de zones urbaines ou rurales, dans les filières technologiques, professionnelles et dans les filières courtes de l’enseignement supérieur (B.T.S.), puis dans les Grandes Ecoles et Universités, nous intervenons, avec nos 1 400 bénévoles, pour animer chaque année plus de 300 ateliers collectifs au profit des classes, et proposer un mentorat individuel à plus de 1 000 élèves, les plus éloignés du monde de l’entreprise en raison de leur origine sociale et culturelle.

Des enjeux que l’Ecole peut confier à des bénévoles, de manière à compléter, sans empiéter, sur son travail

Nos champs d’intervention correspondent à des enjeux que l’Ecole peut confier à des bénévoles, de manière à compléter, sans empiéter, sur son travail : la découverte concrète des métiers et des organisations, la compréhension des codes des entreprises, l’accès à un réseau professionnel, la création d’entreprise, le renforcement de la culture générale, l’enjeu des langues étrangères et de l’international … autant de sujets d’échanges entre les jeunes et nos intervenants, sur lesquels le vécu en entreprise des volontaires est un apport irremplaçable.

Surtout, au-delà de ces thèmes de travail, l’apport spécifique de nos tuteurs, tous formés pour cet exercice dans un cadre très précis, est celui de la confiance. Ce lien extérieur, bienveillant et inspirant, permet de surmonter les réflexes d’autocensure, de renforcer la persévérance et l’ambition des étudiants, pour faire grandir leur projet et leur projection dans l’avenir.

Notre ambition n’est pas simplement d’aider quelques bons élèves à s’en sortir, nous nous adressons à tous et souhaitons créer les conditions d’un changement systémique, pour permettre massivement à des jeunes de milieux populaires de surmonter le déterminisme social et contribuer à l’égalité réelle.

Depuis 2005, plus de 18 000 jeunes sont ainsi passés dans nos ateliers. 90 % des jeunes que nous accompagnons à partir du baccalauréat, technologique pour la plupart, accèdent à des Grandes Ecoles d’ingénieur ou de commerce, et tous ceux que nous avons suivis jusqu’au diplôme – sans exception – ont aujourd’hui trouvé un emploi.

Bien sûr, le travail ne s’arrête pas à l’obtention du diplôme. Celui-ci obtenu, d’autres marches sont à franchir pour devenir dirigeant ou manager.

Devenir une communauté de leaders différents

A compétences égales, les jeunes de milieux populaires ont encore à faire face au manque de réseaux, aux risques de discrimination, et parfois à eux-mêmes. La tentation du clonage, où l’on adopte les codes des équipes dirigeantes en place dans les entreprises en occultant sa propre histoire, ou le sentiment d’imposture, que certains ressentent en ayant l’impression de ne pas être à leur place, peuvent les amener à se perdre en chemin.

Pour poursuivre le travail après le diplôme, nous relions entre eux nos ex-bénéficiaires en leur donnant un objectif : celui de devenir une communauté de leaders différents. Que ce soit dans le cadre de l’entreprise classique, ou de l’entreprise sociale, nous leur demandons de viser le leadership tout en restant différents par leur histoire, qu’ils incarnent et assument, et par leur action.

Concrètement, nous leur demandons, pour celles et ceux qui le peuvent et le souhaitent, d’être présents à nos côtés pour inspirer les plus jeunes, lors des ateliers et rencontres de Passeport Avenir, et d’être à la pointe de la lutte contre les stéréotypes qui persistent en entreprise contre cette jeunesse issue des milieux populaires.

Les jeunes qui sont maintenant dans les entreprises constituent une communauté riche, avec des identités complexes et hybrides, et des compétences de fond qu’ils ont démontré notamment en terme de capacité d’adaptation et d’innovation.

Surtout, dans un contexte où l’on reproche parfois aux dirigeants d’être « hors sol », ils apportent une connaissance du terrain, une capacité à être à l’aise dans tous les environnements, et un talent inédit pour relier des mondes jusqu’ici parallèles.

Ils ont beaucoup à apporter et auront leur mot à dire, dans l’entreprise classique ou l’entreprise sociale. Pour changer le monde, changeons donc aussi les entrepreneurs !