Daniel Kaplan. Délégué général FING

Daniel Kaplan, délégué général de la Fondation pour l’Internet Nouvelle Génération: « Pourquoi les réseaux sociaux peuvent être un lieu de conquête sociale »

Interview L'oeil de l'expert Actu - 24 novembre 2016

Daniel Kaplan, délégué général de la Fondation pour l’Internet Nouvelle Génération: « Pourquoi les réseaux sociaux peuvent être un lieu de conquête sociale »

Tisser des contacts vers d’autres univers grâce à Facebook, travailler dans des métiers web recherchés, apprendre à coder, ou même, monter sa start-up… Le numérique constitue-t-il une chance de s’en sortir pour les jeunes qui ne viennent pas de milieux privilégiés ? Pour le cofondateur et délégué général de la Fondation pour l’Internet Nouvelle Génération (FING), Daniel Kaplan, le numérique n’est malheureusement pas “magique”. Et s’il permet de fluidier un peu les trajectoires sociales, il ne lève pas toutes les barrières.

Un quart des jeunes Français sont au chômage, et le numérique est et sera l’un des grands secteurs d’embauche dans les prochaines années. Comment faire en sorte qu’il ne soit pas le lieu de reproduction des inégalités sociales ?

L’ensemble des secteurs sont aujourd’hui obligés d’acquérir des compétences numériques. Pas seulement informatiques, mais aussi des compétences en traitement des données, réseaux sociaux, communication, etc. C’est là qu’il y a peut être des chances pour les jeunes pas forcément branchés par des savoirs théoriques : on peut entrer dans le numérique par la pratique. C’est pourquoi les écoles comme 42, WebForce3, Simplon, Hetic, qui développent une approche par projets, rencontrent aujourd’hui un certain succès. C’est plus accessible pour des élèves qui n’ont pas forcément réussi dans les filières classiques plus théoriques et davantage valorisées aujourd’hui.

On nourrit le fantasme qu’avec le numérique, chacun peut réussir. Or, c’est sans doute une illusion, puisque les start-upeurs viennent souvent de milieux aisés

Le numérique ouvre quelques chances, mais ce n’est pas le grand égalisateur de tout. Pour monter une start-up, il faut s’imaginer entrepreneur, avoir du temps pendant lequel vous allez bosser sans gagner d’argent, accès à des réseaux, de la love money, etc. L’entrepreneuriat est peut-être plus valorisé qu’avant mais ce n’est pas pour autant que les entrepreneurs sont très nombreux à être autre chose que des jeunes mecs blancs issus de familles privilégiées. Ne nous leurrons pas : c’est un univers où la ségrégation est présente.

Ce serait un fantasme, oui, de dire que d’un coup ce monde-là est débarrassé de tous les privilèges du monde précédent… Mais dans le numérique, on peut aussi être salarié, prestataire, auto-entrepreneur et petit à petit acquérir des codes et des réseaux parce qu’on est bon. Il y a peut être plus d’ouverture quand même, un début de changement dans la mesure où l’on peut rentrer dans les métiers du numérique par une approche qui est celle de l’outil, de la pratique avant d’être celle de la théorie.

Quelles seront les compétences des leaders de demain, dans un monde numérique ?

Savoir travailler en équipe, avec d’autres, ce qui suppose se faire comprendre, savoir inspirer confiance, partager une tâche en fonction de ce que les uns et les autres savent faire, se passer le relais… Sur cela, on part probablement tous à égalité. S’il y a une chose que les études ultra valorisées n’apprennent pas aujourd’hui, c’est le fait de travailler en équipe.

En quoi le fait de venir d’un milieu populaire, d’avoir dû batailler, peut-il être une chance dans le monde numérique ?

Ce n’est pas Alice aux pays des merveilles : le numérique n’est pas magique. Si ça l’était, on l’aurait remarqué. Ce qui est certain, c’est que le moment où tout était déterminé par votre formation initiale est un peu terminé. Il faut que les gamins de tous les milieux acceptent le fait, s’ils s’aperçoivent que la théorie ne les branche pas, que quelque chose de plus technique les accroche, et en être fiers.

Cela étant dit, rien ne remplacera le fait de se défoncer au boulot. C’est difficile, ils seront face à des gamins qui viendront de grandes écoles, mais c’est l’un des secteurs dans lesquels ils peuvent démontrer que le meilleur n’est pas celui que l’on croit, car on peut prendre un problème et le résoudre autrement, mais il faut travailler pour cela. Le numérique, ce n’est pas seulement le savoir-faire technique, c’est aussi savoir gérer un projet, discuter avec un client ; c’est un effort qui obéit à des codes un peu différents.

Un autre critère fondamental pour s’en sortir : l’expression. Il faut maîtriser l’écriture, pas forcément classique, balzacienne, mais la capacité à exprimer clairement ce que l’on veut dire, faire un mail, se faire comprendre, échanger avec une équipe. L’expression fait la différence.

Envoyer un mail avec des fautes, c’est rédhibitoire pour un employeur…

Si les jeunes travaillent sur leur capacité d’expression et assument le fait que le savoir-faire technique, ça se bosse aussi, alors il y aura des ouvertures pour eux.

L’emploi salarié se fait de plus en plus rare. N’est-ce pas le risque, comme le dit le sociologue Louis Chavel, d’assister au retour des “fils de” dans un marché du travail où les places sont chères ?

S’il s’agit d’entrer en concurrence pour les rares CDI qui vont se créer, ça risque d’être dur pour les jeunes des milieux populaires. Sans doute faut-il tenter de voir comment devenir entrepreneur – pas au sens de start-upeur – mais au sens de celui ou celle qui est capable de créer une partie de son activité. Nous sommes face à une transition – économique, écologique – majeure, et nous nous dirigeons vers une économie dont les ressorts sont plus divers qu’avoir un contrat en CDI ou être patron.

Sauf qu’aujourd’hui, on n’a toujours pas inventé la protection sociale qui va avec. Et les populations issues de milieux populaires sont beaucoup plus fragiles face à un statut qui se précarise.

C’est compliqué, certes, mais pas pire que Pôle Emploi. Aujourd’hui, il faut apprendre aux jeunes à faire leur comptabilité, à trouver des clients, bref, des notions de gestion de base de toute activité. Comme dans les écoles d’art où l’on apprend aux élèves à gérer un budget, à faire un dossier de subventions, à préparer une expo. Ce n’est pas un monde facile, mais c’est un monde dans lequel on organise son propre job.

« Ce que vous connaissez est qui vous connaissez », selon Herminia Ibarra, professeur  de comportement organisationnel à l’INSEAD, citée par Jean-Pierre Gaudard dans La fin du salariat. Sur les réseaux sociaux, les algorithmes nous enferment dans des bulles. Or, le problème des jeunes de milieux populaires est précisément de ne pas avoir de réseau. Comment pallier ce handicap, alors que cette inégalité se renforce sur les réseaux sociaux ?

Ce qui va construire votre évolution, ceux qui vont par exemple vous aider à trouver du travail, ce ne sont pas vos proches, mais vos liens faibles, les gens de deuxième ou troisième cercle. Ces liens-là, c’est à vous de les construire puisque par définition, ils ne sont pas donnés à la naissance.

Les gens qui viennent de milieux populaires sont d’ailleurs souvent plus nombreux sur les réseaux sociaux à chercher à établir de nouveaux liens. Il faut savoir le faire : maîtriser l’expression, savoir raconter ce qu’on vaut dans un français intelligible, convaincant. Apprendre à bien le faire, pas sous forme de spam, savoir écrire une bio sur Linkedin, etc.

Les études montrent que les réseaux sociaux sont un lieu de conquête sociale : les gens de milieux populaires essaient d’y étendre leurs réseaux, tandis que ceux de milieux favorisés tentent de se protéger davantage de cela.

Mais les algorithmes n’aident pas à faire évoluer les utilisateurs des réseaux sociaux vers d’autres cercles…

Oui, mais les algorithmes ne font pas tout. Celui qui veut chercher d’autres contacts a cette possibilité.

Le numérique suppose la co-construction, le collaboratif et en même temps, nos résultats de recherche sont de plus en plus ciblés en fonction de nos préférences. Comment dépasser cette contradiction pour construire le fameux “vivre ensemble” ?

En se bougeant. Toute époque sécrète ses formes de reproduction sociale. Si vous passez votre temps à cliquer sur un truc Facebook à la con puis à sur un autre truc Facebook qu’on vous suggère, vous ne découvrirez rien du tout et de moins en moins : ces propositions sont d’une pauvreté dramatique.

La proposition “reste chez toi et consomme” est ultra forte, mais la possibilité de faire autre chose est forte également depuis que les savoirs et compétences techniques, pratiques, manuels sont plus valorisés. Allez dans un Fablab, c’est quand même accessible, souvent gratuit : si on veut se bouger, on peut ! Aujourd’hui, les barrières sociales ne sont plus établies une fois pour toutes, elles sont toujours existantes mais plus subtiles.

Si vous deviez ne citer qu’une mesure à mettre en oeuvre pour faire en sorte que le numérique favorise davantage cette égalité des chances ?

Il faut généraliser l’enseignement du numérique à l’école et l’enseigner sous forme de projet, et ce dès la primaire ou le collège. Arriver à dire que le collège n’est pas seulement le truc qui va permettre de faire le tri entre ceux qui sont à l’aise en histoire / géo etc. et ceux qui peuvent faire de la technique. Et donc revaloriser l’image des filières techniques.

Un autre point – c’était l’une des conclusions du rapport du Conseil national du numérique sur les évolutions liées au travail – concerne le revenu d’existence ou contributif, qui consiste à instaurer un revenu de base universel. A un moment où tout va être mis à l’épreuve ; le salariat, la protection sociale, les formes de revenus… cette question va se poser si l’on ne veut pas que tout se délite et que chacun soit dans la lutte pour sa propre survie.

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Texte Elodie Vialle, Photo FING

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